L’aventure individuelle,
base de la prévention personnalisée.
Il s’agit en effet depuis le début de mettre au point des
approches objectives de l’histoire individuelle qui ensuite
doivent permettent d’être opérantes sur son évolution.
Il est donc question de description de l’émergence d’un
scénario personnalisé et de l’évaluation d’un horizon de prévisibilité.
Il s’agit donc de modèles qui, comme disait l’embryologiste
Waddington, sont des outils pour penser, qui ouvrent l’imagination,
l’appétit et le sens des possibles.
Comme le fera peu à peu la génétique en plongeant dans le
gouffre (intellectuel et économique) sans fin de l’exploration du rôle des
polymorphismes il faut extraire les singularités d’histoires similaires, et
n’en garder que les pertinentes pour l’avenir.
En effet, l’histoire n’est pas écrite : si les conditions
varient, elle peut varier, ce qui permet l’évolution.
Les sociétés cellulaires ont formé des structures collectives,
appelées «organes» pour celles qui se sont avérées ensuite utiles pour faire
fonctionner certains «organismes».
L’organisation à un niveau se fait pour des raisons
locales propres à ce niveau, qui n’ont rien à voir avec celles à
distance du niveau supérieur. Cette
fonction au niveau supérieur qui n’explique pas les interactions au niveau
inférieur est une des modalités de l’émergence.
«La question de l’émergence est celle de la signification
qu’à pris un phénomène au sein d’une histoire qu’il n’explique pas.» dixit
I. Stengers.
C’est dans le passé
que se trouvent les conditions qui permettent le futur mais ce passé ne se
comprend pas à travers le seul futur (comme le veux la notion de finalité)
car la façon dont les «événements» sont enchevêtrés dans le temps et dans
l’espace, leur intensité échappent à la reconstitution historique: le passé
était riches de plusieurs futurs possibles !
Comme l’a dit Richard Lewontin, généticien résistant à la
théorie synthétique de l’évolution (néodarwinisme) : «Il n’est pas possible
de faire de la science sans utiliser un langage empli de métaphores, mais le
prix à payer est une éternelle vigilance.» Ainsi la notion de programme
(étymologiquement « pré-écrit ») suggère une forme de déterminisme et
favorise une confusion entre l’existence d’informations génétiques précises,
et les nombreuses manières différentes dont elles peuvent être utilisées.
Cette conception est permise depuis les travaux de
Prigogine conférant à la notion d’auto-organisation loin de l’équilibre
caractéristique des structures dites dissipatives une définition
physico-chimique précise, et désignant le moindre vivant comme remplissant
les conditions requises pour l’émergence de telles structures :
« être nourri c’est à dire maintenu loin de l’équilibre »
(l’équilibre est l’état obtenu pour un système isolé qui n’échange pas avec
l’extérieur)
«être le siège de processus couplés de manière non
linéaire» (dont la réaction n’est pas proportionnelle à l’action) à l’image
de la rive enchevêtrée où coexistent des formes de vie multiples et
interdépendantes, célébrée par Darwin au dernier paragraphe de «De l’origine
des espèces par voie de sélection naturelle».
«Les structure dissipatives physico-chimiques ne sont pas
vivantes mais peuvent désigner le régime fonctionnel requis pour son
émergence.
En effet, ce régime oriente les questions vers le contraste
entre stabilité et instabilité, qui dépend de la manière dont les processus
sont enchevêtrés et de leur intensité et non à une logique d’asservissement.
Que l’on pense au passage de l’écoulement laminaire d’un
fluide à son écoulement turbulent lorsque augmente son débit : son émergence
traduit l’instabilité du régime laminaire, et c’est seulement alors que les
interactions expliquant le mode turbulent acquièrent cette signification,
c’est à dire ont des conséquences réelles.
Les questions de stabilité, instabilité et
d’émergence constituent donc un enjeu crucial pour la sélection et
donc la prévision de l’évolution.
Cette sélection évoquerait alors la négociation rusée avec
des processus enchevêtrés susceptibles d’entraîner l’émergence de possibles
divergents. Une négociation visant à obtenir ceci plutôt que cela, c’est à
dire ceci le plus souvent, et cela inévitablement peut être, mais beaucoup
plus rarement.
Le vocabulaire fonctionnel (signal, messager, cause,
finalité, promoteur…..) ne serait plus qu’un raccourci commode mais trompeur
montant en épingle certaines relations et passant sous silence le fait que
ces relations n’ont le rôle qu’elles ont qu’en raison du régime d’ensemble
où elle sont enchevêtrées. »
Si l’enchevêtrement rend possible l’émergence, il en
complique beaucoup la prévision et rend impossible sa prédiction puisque la
finalité n’existe pas.
Toutefois, si l’évolution du monde des structures loin de
l’équilibre paraît assez chaotique, l’univers est là pour nous montrer
qu’avec de l’énergie, beaucoup de temps et assez d’espace des lois guident
cette évolution (notion de chaos déterministe par ex.).
Ces lois, entrevues au début du vingtième
siècle par Poincaré, explorées surtout depuis les années 70, s’expriment à
tous les niveaux d’évolution, de développement et d’organisation des êtres
vivants et continuent à agir dans l’émergence de l’histoire d’un individu
particulier.
Ces lois produisent de l’ordre dans le chaos : les
similarités évolutives intra et inter espèces, la différenciation
cellulaire, la similarité des aventures individuelles ou épidémiologie
sont la traduction majeure de cet ordre.
Sa fragilisation s’exprime très probablement dans les
modifications de cette épidémiologie : cancers des sujets jeunes,
multiplication des lymphomes par ex.
François Jacob a qualifié ces lois de « bricolage » mais le
bricoleur est doté d’une mémoire extrêmement persévérante et d’une
imagination débordante. Cette mémoire à la source des similarités permet
justement de réguler cette imagination, de limiter le nombre de scénarios
possibles moyennant une certaine stabilité de l’environnement et donc
d’utiliser l’épidémiologie modulée par les singularités d’un individu comme
horizon de prévisibilité. Ces similarités permettent surtout d’utiliser la
non spécificité comme moyen de communication dans les réseaux biologiques
moyennant son application raisonnée notamment selon le schéma : moins
spécifique / antérieur dans le temps / éloigné dans l’espace.
Avec des extraits de :
«l’Évolution» P Sonigo et I Stengers
Collection Mot à Mot
EDP Sciences