Déconstruction de la notion
de gène
Auteur
principal :
Michel Morange
Médecine Sciences
oct. 2004 vol 20 n° 10
Les gènes, tels que nous
les connaissons aujourd’hui, porteurs de l’information permettant de
reproduire la structure des agents actifs du vivant, sont une invention
tardive de l’évolution : la vie a existé sans eux. Leur invention fut pour
les êtres vivants l’équivalent de celle de l’écriture pour les civilisations
humaines : celle d’une forme de mémoire stable, se substituant aux
mécanismes peu fidèles de reproduction qui l’avaient précédée.
Les gènes ne sont donc,
ni à l’origine de la vie au sens historique du terme, ni à son origine au
sens de « principes organisateurs ». Les fonctions et les structures
complexes des organismes vivants ne sont pas contenues en germe dans les
gènes, mais émergent du fonctionnement intégré de l’ensemble des produits de
ces gènes.
On peut rétrospectivement
s’interroger sur les raisons d’une vision aussi naïve du pouvoir des gènes;
d’autant que, comme nous l’avons vu, les premiers généticiens avaient
eux-mêmes suggéré les limites de cette vision simpliste. C’est seulement à
partir du moment où cette conception de l’action des gènes a pu être mise
directement à l’épreuve des faits, à la fin des années 1970 et au début des
années 1980, qu’elle a dû céder la place à la vision actuelle. La conception
« un gène - un caractère» était, par sa simplicité, attrayante. Elle
renvoyait inconsciemment à l’idée que, quelque part, étaient inscrites les
caractéristiques du vivant et de l’homme. Aux généticiens, elle apportait
une valorisation de leur discipline : les gènes étaient, selon l’expression
largement diffusée par Jean Rostand, les atomes de la biologie, et en les
étudiant, les généticiens montraient qu’ils avaient acquis le même niveau de
scientificité que les physiciens.
Conséquences
épistémologiques
La première conséquence
de cette déconstruction du gène aurait pu être de susciter chez les
biologistes une réaction visant à restaurer ce concept, quitte à le faire
éclater en un ensemble de notions distinctes. De telles tentatives ont bien
existé - dès les années 1950, avec la proposition de Seymour Benzer de
substituer à la notion unique de gène les trois notions distinctes de recon,
muton et cistron (c’est-à-dire de distinguer les trois propriétés de
recombinaison, de mutation et de fonction attachées au terme de gène) -
jusqu’à des tentatives plus récentes visant à abandonner la notion de gène
pour celle de génome, autrement dit l’ensemble des gènes d’un individu ou
d’une espèce. Force est de constater que toutes ces tentatives ont échoué.
Pis, le terme de gène n’a jamais été autant utilisé qu’aujourd’hui : il est
largement fait appel à lui pour décrire les résultats du séquençage du
génome humain, sans que cet usage ne s’accompagne d’une quelconque référence
à ses limites.
Les concepts
scientifiques n’ont pas pour but de décrire correctement la réalité du
monde, mais de rendre compte le mieux possible d’une pratique expérimentale.
Et, en cela, le concept de gène n’a jamais failli dans son rôle : ni à
l’époque de la génétique classique de Morgan, ni à celle, plus récente, de
sa version moléculaire. Il permet de rendre compte du séquençage des
génomes, de la thérapie génique, de la création d’espèces animales ou
végétales transgéniques, aussi bien que de nombre de pathologies humaines
même si c’est probablement le domaine où ses limites apparaissent les plus
évidentes, et aussi les plus préoccupantes.
Vouloir le durcir ou le
préciser serait, n’en déplaise à ceux qui soutiennent une telle option, un
acte de foi dans la « rationalité du monde », pas une démarche scientifique.
Car qui nous dit que cela est possible ? En être sûr serait faire preuve
d’un réalisme particulièrement naïf. Le gène n’existe pas : c’est une
construction bancale tentant de rendre compte et d’accompagner le travail
des biologistes. L’ADN existe, les protéines existent - et encore! -, pas le
gène. Aurait-il été possible de faire une meilleure construction. ?
Même si le terme de gène
demeure, le pouvoir des gènes est néanmoins ressorti transformé et en grande
partie amoindri des observations faites durant ces dernières décennies et,
avec lui, une certaine forme de déterminisme génétique. L’idée que les
structures et fonctions complexes des organismes puissent être expliquées
par les propriétés particulières d’un ou de quelques gènes doit être
définitivement considérée comme fausse. II n’existe pas de gènes de
l’intelligence - si tant est que l’on soit capable de définir l’intelligence
et de s’accorder sur une méthode pour la mesurer -, du don musical ou du
langage humain. Chacune de ces aptitudes est le résultat de l’action de
milliers de gènes, le produit émergent du fonctionnement intégré de milliers
de composants en interaction avec l’environnement.
Cette absence de « gène
de » n’empêche pas que la mutation de tel ou tel gène puisse avoir un effet
« dramatique » sur l’accomplissement de la fonction complexe. L’erreur est
simplement de déduire de cette dernière observation que ce ou ces gènes ont
un rôle supérieur à celui des autres composants : l’absence de ces derniers
est simplement compensée par la présence d’autres molécules à l’action
identique ou semblable, ou bien leur présence est essentielle pour un si
grand nombre de processus que la variation en est impossible car elle
interdirait le développement même de l’organisme.
Questions éthiques et juridiques
Cette remise en cause de
la définition structurale et fonctionnelle des gènes, et de leur rôle dans
la formation de la vie, ne peut que conduire à s’interroger sur la
pertinence de la notion de « patrimoine génétique », à laquelle beaucoup se
réfèrent aujourd’hui pour défendre la biodiversité animale ou végétale, ou
s’opposer à toute manipulation génétique chez l’homme. La notion de
patrimoine génétique est absurde du point de vue de la génétique. Pourquoi
la diversité actuelle des formes géniques serait-elle un bien, qu’il
faudrait à tout prix défendre ? Protéger le patrimoine génétique actuel
serait prévenir l’apparition de variations géniques nouvelles, alors que
l’évolution permanente du matériel génétique est consubstantielle à
l’histoire même de la vie. Un argument fréquemment avancé pour « défendre le
patrimoine génétique » est de dire que la diversité des formes géniques est
la ressource qui pourra permettre de faire face, dans l’avenir, à des
modifications imprévues et brutales de l’environnement. Cet argument,
appliqué à l’être humain, est dangereux, car il suggère que l’avenir de
l’être humain est dans ses caractéristiques biologiques. Toute intervention
sur le génome humain, ou les génomes des plantes et des végétaux, n’est pas
forcément bonne, mais faire appel au respect du patrimoine génétique pour
s’y opposer est à la fois absurde du point de vue de la génétique, et
dangereux du point de vue éthique : la notion de patrimoine génétique
valorise indûment les gènes et leur rôle dans l’histoire de la vie, et, en
particulier, l’histoire humaine ; elle sacralise les gènes, au détriment de
l’être humain.
Une deuxième conséquence
de la déconstruction du concept de gène est que le débat sur la
brevetabilité du génome en est, paradoxalement, rendu plus délicat. La
déconstruction du concept de gène que nous avons opérée dans cet article
s’inscrit dans les courants actuels de l’histoire des sciences. Le concept
de gène est une construction des biologistes, et non le dévoilement d’une
réalité préexistante. Comme nous l’avons montré, l’ADN existe «
naturellement », pas les gènes avec leur mélange mal défini de
caractéristiques structurales et fonctionnelles. L’argument selon lequel les
gènes ne peuvent être brevetés puisque leur caractérisation est une
découverte et non une invention, ne tient donc malheureusement pas. Il ne
s’applique qu’aux séquences d’ADN, à la succession brute de nucléotides qui
composent la molécule, pas à l’interprétation en termes de structure et de
fonction des gènes qui en est donnée. La question de la brevetabilité des
gènes ne peut être écartée d’un revers de manche : seule une étude fine de
ce qui est breveté, simple séquence de nucléotides ou interprétation
structurale et fonctionnelle de cette séquence, peut permettre de répondre.
Le droit et les juges se contentent malheureusement trop souvent d’une
vision épistémologique naïve pour trancher lors des procès qui touchent de
près ou de loin à des questions scientifiques : sait-on ou ne sait-on pas ?
S’agit-il d’une découverte ou d’une invention ? Dans la vision
constructiviste de la science qui domine aujourd’hui, les notions de savoir
(de connaissance) ou de découverte ont perdu leur simplicité d’antan. Le
travail d’adaptation juridique à cette révolution épistémologique sera sans
doute difficile. Le cas du gène est peut-être un des exemples qui en montre
pourtant le mieux la nécessité.
Michel Morange*
* Déconstruction de la
notion de gène.
In : Fabre-Magnan M, Moullier P, eds.
La génétique, science
humaine.
Paris : Éditions Belin, 2004, p. 104-18.
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